à l'envi

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La Ronde


La ronde de Janvier 2019: Musique(s)

Pour la ronde, un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  musique(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 


Dominique Hasselmann

 

 

 

 
J'ai le plaisir de recevoir aujourd'hui Marie-Christine et je publie ma participation chez Jean-Pierre que je remercie pour son accueil.
 
A vous Marie-Christine:
 
"

Le voici de nouveau devant cette page blanche…

Inutile d’insister, les mots lui échappent.

Il attrape la thèse qu’on lui a demandé de relire. Autant ne pas perdre son temps puisque l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Gagner sa croûte en corrigeant les textes des autres ou en noircissant du papier, payé à la ligne, il en a assez. Mais il ne sait rien faire d’autre. Comme disait sa mère : « tu n’es bon à rien en dehors de tes livres.. » Empiler les petits boulots sans intérêt, corriger des phrases exposant un sujet qui lui est étranger, relire des manuscrits qui feront le succès d’un autre, c’est une torture qu’il s’impose comme s’il voulait se punir d’avoir choisi les lettres plutôt que les chiffres contre la volonté de son père.

Sa vie aurait peut-être été différente s’il avait achevé son stage à la banque de l’oncle Gaston, le frère de sa mère qui avait « réussi ». Ce genre de réussite, bâtie sur l’argent des autres, le dégoûtait. Son père exaspéré par sa démission, l’avait envoyé à l’autre bout du pays pour la cueillette des fruits. Ce qui aurait dû être une punition, se révéla comme la plus belle période de sa vie. Les saisonniers dont il faisait partie, vivant ensemble jours et nuits, formaient une famille éclectique qui aurait déconcerté n’importe quel gosse de son âge. Mais pour la première fois de sa vie, il eut l’impression d’être accepté pour ce qu’il était, qu’on l’écoutait. De fermes en fermes, il avait suivi le groupe d’ouvriers étrangers qui parcouraient le pays en fonction du calendrier des récoltes. C’est là qu’il rencontra Lili, la catalane, à la voix si claire, au regard si bleu…

Deux ans de sa vie si importants pour lui, dont il avait gardé si peu de choses, quelques photos délavées, quelques morceaux de guitare dont la chanson fétiche que Lili lui avait apprise, quelques lettres. La musique rythmait leurs journées, berçait leurs amours, réchauffait leurs nuits. Lili chantait en s’accompagnant à la guitare, lui écrivait les paroles. Elle disait que la musique réunit les peuples et nourrit l’amour. Elle avait un timbre de voix unique, chaud et léger à la fois et un petit accent catalan qui le faisait fondre. Un regard d’elle et il était le roi de la scène.

Tout ceci était bien loin. Il n’avait plus joué pour personne depuis que Lili...

Retour en ville. Seul. Il faut bien gagner sa vie, devenir le spécialiste des petits boulots : de serveur en plongeur, d’écrivain public en correcteur pour maisons d’édition, de coach sportif en prof de français à domicile, accessoirement prof de guitare acoustique pour ado bobo désœuvré. La littérature est un luxe qu’il ne peut plus se permettre. Son roman est en panne, comme sa vie d’ailleurs. Aucune muse ne lui rend plus visite . Au fond, il sait bien qu’il n’a aucun talent, même si on appréciait ses arrangements quand Lili chantait autour du feu, même s’ils avaient un beau succès en faisant la manche en marge des festivals méridionaux. En dehors de ses études de lettres classiques, et de ces quelques années de duos partagés, il n’a rien fait de sa vie, rien d’autre qu’un carnet de chansons.

Enfin presque…

Mais cela personne ne le saura jamais.

Il ouvre la fenêtre, l’air est presque doux ce soir. Il s’approche du garde-corps branlant. Le sol qui brille sous la pluie d’automne paraît si proche. Il serait si simple…

 

Quelques notes de guitare montent du bar du rez-de-chaussée. Le mardi soir, le patron donne sa chance à des jeunes musiciens. Les habitués le savent et viennent encourager les débutants dans une ambiance bon-enfant. Voilà bien longtemps qu’il n’a pas sorti sa guitare. Après tout, ça le distraira un peu. Avant de se laisser le temps de réfléchir, il attrape son étui et descend.

L’ambiance était bonne ce soir, pense-t-il en sortant du bar. On se serait cru dans les seventies, autour du feu.  Il regrette un peu d’être descendu, finalement tous ces sourires lui ont remué le couteau dans la plaie. Le son de sa guitare, les rires de l’assemblée, même les parfums alcoolisés de fin de soirée, tout ceci est si loin et si proche à la fois. Il fait quelques pas sur le trottoir, il va prendre un peu l’air avant de remonter dans son antre, histoire de se laver la tête…

-        Attendez, crie une voix claire derrière lui.

Il se retourne. Un regard franc d’un incroyable bleu le transperce. La jeune femme le dévisage,  l’air interrogateur.

-        Où avez-vous appris le morceau  que vous avez joué en dernier ?

Il hésite à répondre ou à tourner les talons. Cette inconnue au regard effronté l’intimide. Il se sent soudain coupable d’avoir chanté la chanson de Lili, mais après tout c’est aussi « sa » chanson. Et de quoi se mêle cette gamine, à la fin ?

-        Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous voulez les paroles ? répond-t-il sèchement.

-        Je connais cette chanson, c’est pour ça… répond la jeune femme désappointée par le son hargneux.

-        Et comment pourriez-vous la connaitre puisque c’est moi qui l’ai écrite, continue-t-il de plus en plus en colère.

Il s’approche d’elle, presque menaçant, cherchant à mieux voir son visage à la lumière du réverbère. Ce regard myosotis aux paupières ourlées, lui donne le vertige. Il recule brusquement et se passe une main sur les yeux.

-        Vous ne vous sentez pas bien, s’inquiète la jeune femme. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?

-        Dites-moi comment vous pourriez connaître cette chanson ! insiste-t-il en lui prenant le bras.

-        Oh ça va, réplique-t-elle en se dégageant, ça n’est pas une affaire d’état. Je ne vois pas ce qui vous énerve de la sorte.

-        C’est ma chanson alors vous ne pouvez pas la connaître. Où l’avez-vous entendue ? crie-t-il.

-        Arrêtez à la fin, réplique-t-elle, c’est ma tante Lili qui me l’a chantée, chaque fois que j’étais en vacances chez elle, coincée dans sa compagne pourrie !

-        Lili dites-vous ! Lili, qui est  cette Lili ?

Il est sonné. Elle s’approche, inquiétée par sa pâleur. Il titube puis s’affaisse sur le trottoir, les yeux clos

-        Lili, ma Lili, où es-tu ? murmure-t-il entre ses dents.

-        Remettez-vous, Monsieur, Réveillez-vous implore-t-elle. Vous me faites peur !

Il se redresse un peu groggy, la dévisage et lui dit : « Lili, Ma Lili, tu es revenue ! »

-        Non, moi c’est Julie. Lili c’est ma tante. Vous connaissez ma tante Lili ? demande la jeune fille.

-        Je ne sais pas, je croyais que ma Lili était morte… répond-t-il d’une voix blanche

-        La mienne n’est pas morte, elle élève des chèvres et des brebis dans une campagne perdue du côté du Larzac au milieu des loups. Elle vend des fromages aux herbes que les restaurants réputés de la région s’arrachent. Elle n’a plus beaucoup le temps de faire de la musique, mais quand elle avait un moment, elle passait des heures sur sa guitare, et cette chanson, je l’ai entendue des centaines de fois !

Il se redresse, un peu de couleur revient sur ses joues.

-        Elle vit dans le sud, dit-il. Dans le sud, loin de tout, c’était notre rêve…

-        Seriez-vous Renaud ? demande la jeune fille.

-        Oui, c’est moi répond l’homme.

-         J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle soudain souriante. Beaucoup, beaucoup ! Oui, je vous connais. Je croyais que vous étiez un fantôme qu’elle avait inventé pour se rendre intéressante.  Vous êtes son plus grand regret ! Je vous donne son adresse si vous voulez, elle sera très heureuse de vous revoir, je pense !

Il reste muet, écrasé d’émotion. Ses lèvres tremblent. Il regarde sa guitare comme si elle allait lui dicter sa conduite. Elle lui a sauvé la vie ce soir. Il sourit à la jeune fille et hoche la tête, les yeux pleins de larmes, ne pouvant prononcer un mot. Le soleil se lève au bout de l’avenue. Les grands arbres semblent frissonner de plaisir. Il se relève, un sourire au coin des lèvres. Finalement, la journée sera belle.

-        Vous savez jeune fille, Lili disait toujours que même quand la route était très sombre, il y avait toujours quelqu’un au bord du chemin pour vous prêter sa lanterne. Cette nuit, c’était vous, ma lanterne…"

 

ronde janv 19.JPG


13/01/2019
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La Ronde de Septembre 2018: arbre(s)

Pour la ronde, un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  arbre(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

Marie-Noelle, http://ladilettante1965.blogspot.com

 

va chez Joseph Frisch https://jfrisch.blog

 

qui va chez Noel  http://cluster015.ovh.net/~talipo/

 

va chez Hélène  http://simultanees.blogspot.com

 

va chez Franck (ici!)  https://alenvi.blog4ever.com/articles

 

va chez Giovanni (Merci Giovanni de m'accueillir) https://leportraitinconscient.com

 

va chez Marie Christine  https://mariechristinegrimard.wordpress.com

 

va chez Dominique A. https://ladistanceaupersonnage.fr

 

va chez Dominique H. https://hadominique75.wordpress.com

 

va chez Guy  http://wanagramme.blog.lemonde.fr

 

qui va chez Marie Noelle et boucle la ronde...

 

 

 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Hélène et je remercie Giovanni de m'accueillir sur son blog.

 

 

 

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Là-haut,

à la lisière du causse est la forêt

noirs sont les troncs tout parsemés d'argent

comme un drap sur la ville brodé d'arbres pleureurs et de larmes en semis

 

au pied,

quelques feuillus de la forêt d'avant

le temps où tout fut arraché à la terre labile

et aux grands arracheurs ne restèrent que les yeux pour pleurer

 

au loin,

ils s'en allèrent chercher pour restaurer

ces terrains de montagne devenus désertiques

les grands pins noirs d'Autriche faux-semblants là de toute éternité 

 

*

 

Pourtant,

c'est l'été sous un soleil léger et par ce jour sans vent les arbres sifflent en douceur sous le courant des ascendances qui les poussent au ciel  et apportent ici tous les bruits de la ville...  les fût droits se balancent... avec lenteur les cimes poussent... époussetant le ciel de leurs plumeaux légers... ils sèment sur le sol rouge leurs  aiguilles en tapis, et des pignes blanchies... il flotte dans les airs des odeurs de résine, de terre et de lavande, sauvages 

 

*

 

assise sur le sol, 

sortant comme autrefois la couverture à carreaux du coffre de voiture, je m'endormis

 

*

 

sous la grande croix blanche, 

qui semble flotter le soir au-dessus de la ville, brillant des mille feux d'ampoules électriques ce qui m'émerveillait enfant, je rêvais de ce pays où Jésus était passé la nuit — ce que disait mon père à qui voulait l'entendre

 

*

 

Je rêvais,

Et c'est avec clarté que j'entendis les voix en grande conversation des pins noirs, ici, et là-bas des pins rouges, déracinés de la forêt de Bord dans le rez-de-jardin d'une grande bibliothèque — ce jardin couronné de quatre tours à livre ouvert, fenêtres closes de pages de bois jaune.  

 

*

 

Les volets et les tours murmuraient à chacun vous serez ce que je suis. Silence. Puis chaque tronc, rouge ou noir, et ces volets, jaunes comme des pans de mur ou des pages trop lues, récitaient à l'unisson, et peut-être en chantant comme un concert céleste porté par tous les vents, un poème de Corneille. Bercements.

 

Mende, 7 septembre 2018,

Panorama de la croix de mont Mimat

 

Texte et Image, Hélène Verdier, Septembre 2018


15/09/2018
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La Ronde de Juillet 2018: Désert

Pour la ronde, un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  désert(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

 

qui écrit chez Dominique Autrou
qui écrit chez Dominique Hasselmann
qui écrit chez Franck (ici!)
qui écrit chez Jean-Pierre Boureux
qui écrit chez Giovanni Merloni
qui écrit chez Marie-Noëlle Bertrand
 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Dominique Hasselmann et je remercie Céline de m'accueillir sur son blog.

 

 

 


 

 

 

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Désert occasionnel

 

Il peut s’étendre sous toute forme, sablonneuse, liquide, aérienne, mentale : il n’a pas de limites hors celles qui peuvent lui être données par la géographie, le satellite ou la mémoire. Le désert est toujours présent car son absence ne se fait pas remarquer et sa présence peut échapper au regard, proche ou distant. Je me souviens de l’oasis de Ghardaïa, en Algérie, la luxuriance de ses palmiers, le coulis permanent de son eau fraîche, ce havre vert à côté d’un monde minéral incertain (peut-être des serpents y survivent-ils ?), comme la frange d’un autre univers, la dernière étape avant d’entrer dans l’Achéron aux millions de grains, de poudre d’escampette, de dépôts marins ou célestes, du travail acharné d’un vent millénaire ou si ancien qu’il serait impossible à compter en siècles. Dans son sillage, le désert (ici, le Sahara) produit des dessins de vagues, les bateaux invisibles le parcourent sans cesse, les dunes ressemblent à des déferlantes apparemment immobiles et sereines – l’océan est un frère solide – mais elles se déplacent sans doute de nuit, quand le lampadaire de la lune éclaire leur progression silencieuse. Ce tableau changeant modèle un paysage pictural d’or et d’ocre, on cherche en vain qui tient le pinceau. Le vent s’amuse à faire bouger les contours de la dernière esquisse, comme la péniche rompt le calme du canal avant qu’il ne reprenne ses habitudes assoupies. Dans le désert du ciel, un avion passe, il laisse une trace, une signature, qui viendra plus tard s’effacer, son intrusion ayant détruit durant quelques minutes la marche ordonnée des nuages. Les yeux suivent ces lignes blanches qui ont imprimé leur élan sur la rétine : celle-ci les conservera un temps – celui de leur apparition – et puis elle passera à autre chose. Le désert mental recèle d’infinies ressources, l’amnésie progresse sans faire de bruit, « ne pas déranger » la chambre d’hôtel de la mémoire. Au dehors, des êtres se croisent sans se voir ou se parler car chacun possède son désert intérieur dont l’exploration arrivera à son terme un beau jour. Une plage de musique (Xenakis, par exemple) nous entraîne alors vers l’infini de la représentation.

 

texte et photo : Dominique Hasselmann


15/07/2018
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La ronde de Mai 2018

La ronde a ceci de ludique qu'un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  souvenir(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

 

Marie-Noëlle Bertrand , Éclectique et Dilettante
chez Élise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chezSerge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l'envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Jacques, La vie de Joseph Frisch
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand, etc.

 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Dominique A. et je remercie Jean-Pierre de m'accueillir sur son blog: "Voir et le dire, mais comment?".

 

 

"...

 

Il y a un compte ouvert, pour rien, qu’on s’évertue à solder. On est toute sa vie à tenter de tracer la figure du zéro. Sûrement qu’on n’est pas de taille.

Pierre Bergounioux, La Toussaint

 

 

 

– Tu as déjà fini de te laver les dents ?

Ben oui, deux minutes, ça suffit !

– Ah non, les dents, il faut les brosser pendant au moins trois minutes.

Non, pour les enfants, c’est deux minutes !

– Et bien ici c’est trois minutes ! Et tu t’es lavé les mains ? (air renfrogné de la petite fille, moue boudeuse, direction la tablette et le canapé ; plus bouger ni parler pendant une demi-heure).

À la réflexion, une fois passées la crispation avec l’enfant, et ma propre surprise — quand même, quelle histoire pour des dents — on se demande où l’on a bien pu pêcher cette histoire de trois minutes pour se les brosser, de quelle bouche la tient-on, depuis quel âge ? Depuis que les dents ont poussé, sans doute, et qu’un ordre fut donné par une autre bouche dont l’autorité était pure vérité, et qu’aller contre eût été inconcevable. Pas de souvenir précis pour témoin, donc. Et nous, dépositaires de la règle, d’imposer la survivance de la coutume hygiéniste sans réfléchir plus avant : c’est comme ça, et puis c’est tout. Les vieilles photos des parents ne renseignent pas sur cet aspect de l’éducation.

 

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Lorsqu’il fut décidé, le mois dernier, d’imaginer quelques phrases autour du mot « souvenir » pour cette ronde de mai, je fus bien embarrassé, emberlificoté, voire pris au piège de l’abondance du flux — comment trier parmi la foule des accidents obscurs à la portée souvent dérisoire, broutilles saccadées, piqûres de taon dans la mémoire ; en un mot, j’allais dans le mur.

Mais, attention. Aucun souvenir de cette série batailleuse, parfois terrible, encombrée de deuils, ne pouvait faire le poids en regard de la seule vraie note grave de cette drôle de vie — les mots pour le dire se comptent sur les doigts d’une main — trois secondes suspendues à la portée infinie lorsque sans se retourner elle m’a dit : « viens ».

Des années après, comme une brève histoire du temps envisagée depuis son versant émotionnel, c’est toujours une joie, parfois teintée de nostalgie, « c’est une joie, et une souffrance ». François Truffaut est plus fort que moi à ce jeu-là, inutile de développer les quelques déclinaisons ultérieures — et jamais affadies — de la première fois. Le corps conserve les cicatrices des refus, des absences, des disparitions, des négligences. Des bonheurs supposés, il en garde aussi. Aucune envie non plus d’en parler ici davantage.

 

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À l’école, la petite fille devait proposer, après des vacances passées chez nous, « au vert », si l’on peut dire, un « exposé » sur Picasso, préalablement étudié dans sa classe de CM1. Il fut décidé que nous irions à l’Hôtel Salé afin qu’elle perçût d’elle-même, mieux que sur sa tablette, ce que c’est que de voir, à les toucher presque, les quelques œuvres exposées en ce lieu, se promener entre elles, prendre son temps, en rapporter peut-être des photos. On en parlerait ensemble par la suite. Et puis Paris, même à une demi-heure de train, c’est toujours un voyage.

 

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Les deux premiers étages sont actuellement accaparés par une exposition — passionnante, même si la toile originale est restée à Madrid — instruisant la genèse, les ressources, de Guernica. Il y a de quoi faire, question documentation, mais l’immeuble n’est pas extensible, et cette occupation se fait au détriment de la collection permanente. Restent les deux niveaux habituellement consacrés aux œuvres dont Picasso ne se sépara jamais — on imagine qu’il les chérissait particulièrement — et à celles qu’il acquit de son vivant auprès de ses confrères et consœurs.

 

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Alors, accrochée sur un poteau dans les combles — où devaient vivre chichement, autrefois, quelques domestiques au service du percepteur des gabelles — en vis-à-vis de l’Oiseau forestier, de Max Ernst, qui donne le ton et la note nuit et jour sur sa portée et sous la charpente, il y avait cette toile apparemment simplissime d’Henri Matisse, Les aiguilles Vertes et la Croix de Javernaz (vers 1901, précise le cartel).

 

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Comment cette vue, dont je ne me souvenais plus ou que je n’avais jamais remarquée, peinte depuis cent quinze ans et un lieu incertain, mais aux toponymes familiers, a pu me lancer à la figure le souvenir d’un moment très précis, la date et l’heure, les gestes, les paroles, le grain de la peau et l’odeur du crin des personnes disparues mais pourtant toujours là, quelque part insouciantes et vivantes — il faudrait les rejoindre, elles parlent encore et voudraient connaître la suite, mais la suite, a-t-on vraiment envie de s’en souvenir, et surtout de le leur dire ? — je n’en sais toujours rien. J’étais sans voix devant la toile. Agacé vivement, aussi, par la façon de l’accrocher, comme si le directeur du musée Picasso en personne s’était dit, comme pour n’importe quelle croûte, tiens, cloutée là sur une poutre elle fera bien, c’est joli, on est dans les tons et dans l’ambiance. Pourtant, venue du ventre, des neurones intestinaux, une émotion non traduite bouillonnait, mélange de rage, d’aigreur et de désespoir. Savoir, pouvoir parler, examiner, dire, voir, juste bien voir, eût été une délivrance, pensais-je. Pour faire joli à mon tour je me racontai des phrases absconses, un truc qui une fois écrit était à même de me consoler, du genre :

« Comment cela a-t-il pu se produire, cette fois-ci comme tant d’autres fois auparavant, je n’en sais pas mieux. Je n’ai jamais rien su du séjour des morts sous un trait de pinceau, si ce n’est qu’ils sont morts sans l’être tout à fait, que leur esprit est un mystère, et leur invisibilité une brûlure. » Bref, de la langue de bois pour la troupe.

À force de gémir en mon for, j’ai quand même entraperçu un début d’explication. La toile me rappelait une croûte peinte par ma mère avant ses seize ans, objet conservé pieusement dans le musée familial, entouré d’une quadruple épaisseur de papier crépon au fond de la « valise des morts », exhumé depuis peu comme une relique et posé dans un coin connu de moi seul, et recouvert en partie par une photographie anodine, un peu comme L’Origine du monde dissimulée sous la version édulcorée d’André Masson, chez Jacques Lacan et Sylvia Bataille. Croûte dont j’avais d’ailleurs acheté, dans l’inconscience de mes années 90 et dans un vide-greniers ou une foire aux puces, une sorte de réplique, un avatar affectif et larmoyant, croûte bien pire encore, à l’époque où j’avais la larme et la piété faciles.

 

La petite fille a fini par venir me tirer par la manche, il était temps :

— On rentre ? je suis fatiguée ! elle est où grand-mère ? tu as mal aux yeux ? j’ai soif ! où est l’escalier ? on va acheter des cartes postales ? pourquoi il a peint tout ça ?

 

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— Pas un mot de tout cela ! ai-je lancé à la Tête de Chamois de Courbet (non daté) en nous dirigeant vers la sortie.

 

…"

 

Texte et images de Dominique A.

 

 

 

 

Image N° 1 : Baigneuse ouvrant une cabine, Dinard, 9 août 1928

Image N° 2 : Femmes dans un intérieur, 1936


15/05/2018
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Dialogue(s): La Ronde de Mars 2018

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La ronde, un sujet commun, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde.

 

Le thème de notre notre ronde, ce mois-ci, est  dialogue(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 
 
écrit chez Jean-Pierre  http://voirdit.blog.lemonde.fr/
 
qui écrit chez Jacques https://jfrisch.wordpress.com/
 
Jacques chez Elise http://mmesi.blogspot.fr/
 
Elise chez Dominique A. ladistanceaupersonnage.fr
 
Dominique A. chez Marie-Christine https://mariechristinegrimard.wordpress.com/
 
Marie-Christine chez Giovanni https://leportraitinconscient.com/
 
Giovanni chez Dominique H. https://hadominique75.wordpress.com/
 
Dominique H. chez Céline http://mesesquisses.over-blog.com/ 
 
et Céline nous écrit ici https://alenvi.blog4ever.com
 
alors que je me rends chez Noël que je remercie pour son accueil:  http://cluster015.ovh.net/~talipo/
 
et Noël écrit chez Marie-Noëlle afin de boucler cette nouvelle ronde...

 

 
J'ai donc le grand plaisir d'accueillir Céline et son dialogue sans langue de bois!
 
 

 

 

 

 

Dialogue vain

 

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«Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler !»

Cet ancien refrain la tenait, béate, sur le qui-vive, et le temps de s’y atteler, la discussion avait déjà tourné court en un virage sans crissement de pneus vers d’autres rivages.

Il y avait sans doute un problème de rotation ou quelque chose qui empêchait la langue de tourner à la vitesse de ses pensées. À moins que ce ne soit un problème de tuyaux qui ralentissait leur passage à la langue ?

Mais comment diable faisaient-ils tous pour exposer si prestement des arguments clairs, tirés à quatre épingles, au garde à vous, toujours prêts à servir au mieux la répartie ?

Sur chaque sujet, une avalanche d’idées augmentait la difficile sélection, ses avis étaient multiples et contenaient chacun de multiples doutes. Aussi remerciait-elle secrètement ces esprits éloquents de ne pas lui prêter attention.

 

-  Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

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- ...

 

Elle ressentait parfois une irrésistible envie de dire ce qui lui venait, en vrac. Elle avait bien essayé deux ou trois fois mais n’avait reçu pour tribut qu’un regard froid méprisant ou l’envolée plus carnassière encore des grands mots bien pesés.

 

Elle aurait voulu répondre :

-  Ne me demandez pas ce que j’en pense, je n’en sais rien, ma langue tourne d’une manière particulière qui me laisse le temps de me perdre dans les doutes infinis.

Mais elle se tut derrière un large sourire figé. Le silence se posa sur les mots en suspend.

 

Il planait et tenait à garder le pouvoir. Il devint gouffre.

 

Polie, on lui avait bien appris à tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de parler, et elle pensa qu’elle avait peut-être fini par en faire des nœuds.

Au lieu d’une bouche molle et d’une langue à vriller, elle ferait aussi bien d’être tout à fait muette. Ce qu’elle fit.

 

L’assemblée changea de sujet, repris ses envolées, ses piqués et ses vrilles.

 

Elle se fit plante, verte, et découvrit dans ce moment de solitude digne des grandes expéditions polaires, les secrets du silence, ce qu’ils révèlent, ce qu’ils font entendre derrière les mots, les regards et les masques.

Et tous ces dialogues vains lui firent soudainement penser aux monceaux de terre rejetées par les termites, aux silex rassemblés en tas sur le bas côté d’un champ à cultiver ou aux algues laissées par les marées.

 

Chacun fait bien ce qu’il peut, à sa façon, pour creuser ou non les choses impalpables. Un sourire apaisé frissonna sur sa bouche interdite.

Sa langue soudain claqua :

 

-  Vous êtes formidables !

 

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Images dans l’ordre :

Vassily Kandinsky - Carrés et cercles concentriques 1913

Paul Klee - Senecio 1922

Alexej von Jawlensky - Tête de femme «Méduse» lumière et Ombre 1923

 

 


15/03/2018
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