à l'envi

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La Ronde


La Ronde de Septembre 2018: arbre(s)

Pour la ronde, un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  arbre(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

Marie-Noelle, http://ladilettante1965.blogspot.com

 

va chez Joseph Frisch https://jfrisch.blog

 

qui va chez Noel  http://cluster015.ovh.net/~talipo/

 

va chez Hélène  http://simultanees.blogspot.com

 

va chez Franck (ici!)  https://alenvi.blog4ever.com/articles

 

va chez Giovanni (Merci Giovanni de m'accueillir) https://leportraitinconscient.com

 

va chez Marie Christine  https://mariechristinegrimard.wordpress.com

 

va chez Dominique A. https://ladistanceaupersonnage.fr

 

va chez Dominique H. https://hadominique75.wordpress.com

 

va chez Guy  http://wanagramme.blog.lemonde.fr

 

qui va chez Marie Noelle et boucle la ronde...

 

 

 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Hélène et je remercie Giovanni de m'accueillir sur son blog.

 

 

 

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Là-haut,

à la lisière du causse est la forêt

noirs sont les troncs tout parsemés d'argent

comme un drap sur la ville brodé d'arbres pleureurs et de larmes en semis

 

au pied,

quelques feuillus de la forêt d'avant

le temps où tout fut arraché à la terre labile

et aux grands arracheurs ne restèrent que les yeux pour pleurer

 

au loin,

ils s'en allèrent chercher pour restaurer

ces terrains de montagne devenus désertiques

les grands pins noirs d'Autriche faux-semblants là de toute éternité 

 

*

 

Pourtant,

c'est l'été sous un soleil léger et par ce jour sans vent les arbres sifflent en douceur sous le courant des ascendances qui les poussent au ciel  et apportent ici tous les bruits de la ville...  les fût droits se balancent... avec lenteur les cimes poussent... époussetant le ciel de leurs plumeaux légers... ils sèment sur le sol rouge leurs  aiguilles en tapis, et des pignes blanchies... il flotte dans les airs des odeurs de résine, de terre et de lavande, sauvages 

 

*

 

assise sur le sol, 

sortant comme autrefois la couverture à carreaux du coffre de voiture, je m'endormis

 

*

 

sous la grande croix blanche, 

qui semble flotter le soir au-dessus de la ville, brillant des mille feux d'ampoules électriques ce qui m'émerveillait enfant, je rêvais de ce pays où Jésus était passé la nuit — ce que disait mon père à qui voulait l'entendre

 

*

 

Je rêvais,

Et c'est avec clarté que j'entendis les voix en grande conversation des pins noirs, ici, et là-bas des pins rouges, déracinés de la forêt de Bord dans le rez-de-jardin d'une grande bibliothèque — ce jardin couronné de quatre tours à livre ouvert, fenêtres closes de pages de bois jaune.  

 

*

 

Les volets et les tours murmuraient à chacun vous serez ce que je suis. Silence. Puis chaque tronc, rouge ou noir, et ces volets, jaunes comme des pans de mur ou des pages trop lues, récitaient à l'unisson, et peut-être en chantant comme un concert céleste porté par tous les vents, un poème de Corneille. Bercements.

 

Mende, 7 septembre 2018,

Panorama de la croix de mont Mimat

 

Texte et Image, Hélène Verdier, Septembre 2018


15/09/2018
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La Ronde de Juillet 2018: Désert

Pour la ronde, un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  désert(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

 

qui écrit chez Dominique Autrou
qui écrit chez Dominique Hasselmann
qui écrit chez Franck (ici!)
qui écrit chez Jean-Pierre Boureux
qui écrit chez Giovanni Merloni
qui écrit chez Marie-Noëlle Bertrand
 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Dominique Hasselmann et je remercie Céline de m'accueillir sur son blog.

 

 

 


 

 

 

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Désert occasionnel

 

Il peut s’étendre sous toute forme, sablonneuse, liquide, aérienne, mentale : il n’a pas de limites hors celles qui peuvent lui être données par la géographie, le satellite ou la mémoire. Le désert est toujours présent car son absence ne se fait pas remarquer et sa présence peut échapper au regard, proche ou distant. Je me souviens de l’oasis de Ghardaïa, en Algérie, la luxuriance de ses palmiers, le coulis permanent de son eau fraîche, ce havre vert à côté d’un monde minéral incertain (peut-être des serpents y survivent-ils ?), comme la frange d’un autre univers, la dernière étape avant d’entrer dans l’Achéron aux millions de grains, de poudre d’escampette, de dépôts marins ou célestes, du travail acharné d’un vent millénaire ou si ancien qu’il serait impossible à compter en siècles. Dans son sillage, le désert (ici, le Sahara) produit des dessins de vagues, les bateaux invisibles le parcourent sans cesse, les dunes ressemblent à des déferlantes apparemment immobiles et sereines – l’océan est un frère solide – mais elles se déplacent sans doute de nuit, quand le lampadaire de la lune éclaire leur progression silencieuse. Ce tableau changeant modèle un paysage pictural d’or et d’ocre, on cherche en vain qui tient le pinceau. Le vent s’amuse à faire bouger les contours de la dernière esquisse, comme la péniche rompt le calme du canal avant qu’il ne reprenne ses habitudes assoupies. Dans le désert du ciel, un avion passe, il laisse une trace, une signature, qui viendra plus tard s’effacer, son intrusion ayant détruit durant quelques minutes la marche ordonnée des nuages. Les yeux suivent ces lignes blanches qui ont imprimé leur élan sur la rétine : celle-ci les conservera un temps – celui de leur apparition – et puis elle passera à autre chose. Le désert mental recèle d’infinies ressources, l’amnésie progresse sans faire de bruit, « ne pas déranger » la chambre d’hôtel de la mémoire. Au dehors, des êtres se croisent sans se voir ou se parler car chacun possède son désert intérieur dont l’exploration arrivera à son terme un beau jour. Une plage de musique (Xenakis, par exemple) nous entraîne alors vers l’infini de la représentation.

 

texte et photo : Dominique Hasselmann


15/07/2018
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La ronde de Mai 2018

La ronde a ceci de ludique qu'un sujet commun est choisi, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Elle tourne tous les deux mois et chaque fois nous étourdit.

 

Le thème de notre ronde, ce mois-ci, est  souvenir(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

 

Marie-Noëlle Bertrand , Éclectique et Dilettante
chez Élise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chezSerge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l'envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Jacques, La vie de Joseph Frisch
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand, etc.

 

 J'ai le grand plaisir d'accueillir Dominique A. et je remercie Jean-Pierre de m'accueillir sur son blog: "Voir et le dire, mais comment?".

 

 

"...

 

Il y a un compte ouvert, pour rien, qu’on s’évertue à solder. On est toute sa vie à tenter de tracer la figure du zéro. Sûrement qu’on n’est pas de taille.

Pierre Bergounioux, La Toussaint

 

 

 

– Tu as déjà fini de te laver les dents ?

Ben oui, deux minutes, ça suffit !

– Ah non, les dents, il faut les brosser pendant au moins trois minutes.

Non, pour les enfants, c’est deux minutes !

– Et bien ici c’est trois minutes ! Et tu t’es lavé les mains ? (air renfrogné de la petite fille, moue boudeuse, direction la tablette et le canapé ; plus bouger ni parler pendant une demi-heure).

À la réflexion, une fois passées la crispation avec l’enfant, et ma propre surprise — quand même, quelle histoire pour des dents — on se demande où l’on a bien pu pêcher cette histoire de trois minutes pour se les brosser, de quelle bouche la tient-on, depuis quel âge ? Depuis que les dents ont poussé, sans doute, et qu’un ordre fut donné par une autre bouche dont l’autorité était pure vérité, et qu’aller contre eût été inconcevable. Pas de souvenir précis pour témoin, donc. Et nous, dépositaires de la règle, d’imposer la survivance de la coutume hygiéniste sans réfléchir plus avant : c’est comme ça, et puis c’est tout. Les vieilles photos des parents ne renseignent pas sur cet aspect de l’éducation.

 

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Lorsqu’il fut décidé, le mois dernier, d’imaginer quelques phrases autour du mot « souvenir » pour cette ronde de mai, je fus bien embarrassé, emberlificoté, voire pris au piège de l’abondance du flux — comment trier parmi la foule des accidents obscurs à la portée souvent dérisoire, broutilles saccadées, piqûres de taon dans la mémoire ; en un mot, j’allais dans le mur.

Mais, attention. Aucun souvenir de cette série batailleuse, parfois terrible, encombrée de deuils, ne pouvait faire le poids en regard de la seule vraie note grave de cette drôle de vie — les mots pour le dire se comptent sur les doigts d’une main — trois secondes suspendues à la portée infinie lorsque sans se retourner elle m’a dit : « viens ».

Des années après, comme une brève histoire du temps envisagée depuis son versant émotionnel, c’est toujours une joie, parfois teintée de nostalgie, « c’est une joie, et une souffrance ». François Truffaut est plus fort que moi à ce jeu-là, inutile de développer les quelques déclinaisons ultérieures — et jamais affadies — de la première fois. Le corps conserve les cicatrices des refus, des absences, des disparitions, des négligences. Des bonheurs supposés, il en garde aussi. Aucune envie non plus d’en parler ici davantage.

 

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À l’école, la petite fille devait proposer, après des vacances passées chez nous, « au vert », si l’on peut dire, un « exposé » sur Picasso, préalablement étudié dans sa classe de CM1. Il fut décidé que nous irions à l’Hôtel Salé afin qu’elle perçût d’elle-même, mieux que sur sa tablette, ce que c’est que de voir, à les toucher presque, les quelques œuvres exposées en ce lieu, se promener entre elles, prendre son temps, en rapporter peut-être des photos. On en parlerait ensemble par la suite. Et puis Paris, même à une demi-heure de train, c’est toujours un voyage.

 

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Les deux premiers étages sont actuellement accaparés par une exposition — passionnante, même si la toile originale est restée à Madrid — instruisant la genèse, les ressources, de Guernica. Il y a de quoi faire, question documentation, mais l’immeuble n’est pas extensible, et cette occupation se fait au détriment de la collection permanente. Restent les deux niveaux habituellement consacrés aux œuvres dont Picasso ne se sépara jamais — on imagine qu’il les chérissait particulièrement — et à celles qu’il acquit de son vivant auprès de ses confrères et consœurs.

 

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Alors, accrochée sur un poteau dans les combles — où devaient vivre chichement, autrefois, quelques domestiques au service du percepteur des gabelles — en vis-à-vis de l’Oiseau forestier, de Max Ernst, qui donne le ton et la note nuit et jour sur sa portée et sous la charpente, il y avait cette toile apparemment simplissime d’Henri Matisse, Les aiguilles Vertes et la Croix de Javernaz (vers 1901, précise le cartel).

 

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Comment cette vue, dont je ne me souvenais plus ou que je n’avais jamais remarquée, peinte depuis cent quinze ans et un lieu incertain, mais aux toponymes familiers, a pu me lancer à la figure le souvenir d’un moment très précis, la date et l’heure, les gestes, les paroles, le grain de la peau et l’odeur du crin des personnes disparues mais pourtant toujours là, quelque part insouciantes et vivantes — il faudrait les rejoindre, elles parlent encore et voudraient connaître la suite, mais la suite, a-t-on vraiment envie de s’en souvenir, et surtout de le leur dire ? — je n’en sais toujours rien. J’étais sans voix devant la toile. Agacé vivement, aussi, par la façon de l’accrocher, comme si le directeur du musée Picasso en personne s’était dit, comme pour n’importe quelle croûte, tiens, cloutée là sur une poutre elle fera bien, c’est joli, on est dans les tons et dans l’ambiance. Pourtant, venue du ventre, des neurones intestinaux, une émotion non traduite bouillonnait, mélange de rage, d’aigreur et de désespoir. Savoir, pouvoir parler, examiner, dire, voir, juste bien voir, eût été une délivrance, pensais-je. Pour faire joli à mon tour je me racontai des phrases absconses, un truc qui une fois écrit était à même de me consoler, du genre :

« Comment cela a-t-il pu se produire, cette fois-ci comme tant d’autres fois auparavant, je n’en sais pas mieux. Je n’ai jamais rien su du séjour des morts sous un trait de pinceau, si ce n’est qu’ils sont morts sans l’être tout à fait, que leur esprit est un mystère, et leur invisibilité une brûlure. » Bref, de la langue de bois pour la troupe.

À force de gémir en mon for, j’ai quand même entraperçu un début d’explication. La toile me rappelait une croûte peinte par ma mère avant ses seize ans, objet conservé pieusement dans le musée familial, entouré d’une quadruple épaisseur de papier crépon au fond de la « valise des morts », exhumé depuis peu comme une relique et posé dans un coin connu de moi seul, et recouvert en partie par une photographie anodine, un peu comme L’Origine du monde dissimulée sous la version édulcorée d’André Masson, chez Jacques Lacan et Sylvia Bataille. Croûte dont j’avais d’ailleurs acheté, dans l’inconscience de mes années 90 et dans un vide-greniers ou une foire aux puces, une sorte de réplique, un avatar affectif et larmoyant, croûte bien pire encore, à l’époque où j’avais la larme et la piété faciles.

 

La petite fille a fini par venir me tirer par la manche, il était temps :

— On rentre ? je suis fatiguée ! elle est où grand-mère ? tu as mal aux yeux ? j’ai soif ! où est l’escalier ? on va acheter des cartes postales ? pourquoi il a peint tout ça ?

 

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— Pas un mot de tout cela ! ai-je lancé à la Tête de Chamois de Courbet (non daté) en nous dirigeant vers la sortie.

 

…"

 

Texte et images de Dominique A.

 

 

 

 

Image N° 1 : Baigneuse ouvrant une cabine, Dinard, 9 août 1928

Image N° 2 : Femmes dans un intérieur, 1936


15/05/2018
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Dialogue(s): La Ronde de Mars 2018

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La ronde, un sujet commun, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde.

 

Le thème de notre notre ronde, ce mois-ci, est  dialogue(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 
 
écrit chez Jean-Pierre  http://voirdit.blog.lemonde.fr/
 
qui écrit chez Jacques https://jfrisch.wordpress.com/
 
Jacques chez Elise http://mmesi.blogspot.fr/
 
Elise chez Dominique A. ladistanceaupersonnage.fr
 
Dominique A. chez Marie-Christine https://mariechristinegrimard.wordpress.com/
 
Marie-Christine chez Giovanni https://leportraitinconscient.com/
 
Giovanni chez Dominique H. https://hadominique75.wordpress.com/
 
Dominique H. chez Céline http://mesesquisses.over-blog.com/ 
 
et Céline nous écrit ici https://alenvi.blog4ever.com
 
alors que je me rends chez Noël que je remercie pour son accueil:  http://cluster015.ovh.net/~talipo/
 
et Noël écrit chez Marie-Noëlle afin de boucler cette nouvelle ronde...

 

 
J'ai donc le grand plaisir d'accueillir Céline et son dialogue sans langue de bois!
 
 

 

 

 

 

Dialogue vain

 

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«Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler !»

Cet ancien refrain la tenait, béate, sur le qui-vive, et le temps de s’y atteler, la discussion avait déjà tourné court en un virage sans crissement de pneus vers d’autres rivages.

Il y avait sans doute un problème de rotation ou quelque chose qui empêchait la langue de tourner à la vitesse de ses pensées. À moins que ce ne soit un problème de tuyaux qui ralentissait leur passage à la langue ?

Mais comment diable faisaient-ils tous pour exposer si prestement des arguments clairs, tirés à quatre épingles, au garde à vous, toujours prêts à servir au mieux la répartie ?

Sur chaque sujet, une avalanche d’idées augmentait la difficile sélection, ses avis étaient multiples et contenaient chacun de multiples doutes. Aussi remerciait-elle secrètement ces esprits éloquents de ne pas lui prêter attention.

 

-  Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

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- ...

 

Elle ressentait parfois une irrésistible envie de dire ce qui lui venait, en vrac. Elle avait bien essayé deux ou trois fois mais n’avait reçu pour tribut qu’un regard froid méprisant ou l’envolée plus carnassière encore des grands mots bien pesés.

 

Elle aurait voulu répondre :

-  Ne me demandez pas ce que j’en pense, je n’en sais rien, ma langue tourne d’une manière particulière qui me laisse le temps de me perdre dans les doutes infinis.

Mais elle se tut derrière un large sourire figé. Le silence se posa sur les mots en suspend.

 

Il planait et tenait à garder le pouvoir. Il devint gouffre.

 

Polie, on lui avait bien appris à tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de parler, et elle pensa qu’elle avait peut-être fini par en faire des nœuds.

Au lieu d’une bouche molle et d’une langue à vriller, elle ferait aussi bien d’être tout à fait muette. Ce qu’elle fit.

 

L’assemblée changea de sujet, repris ses envolées, ses piqués et ses vrilles.

 

Elle se fit plante, verte, et découvrit dans ce moment de solitude digne des grandes expéditions polaires, les secrets du silence, ce qu’ils révèlent, ce qu’ils font entendre derrière les mots, les regards et les masques.

Et tous ces dialogues vains lui firent soudainement penser aux monceaux de terre rejetées par les termites, aux silex rassemblés en tas sur le bas côté d’un champ à cultiver ou aux algues laissées par les marées.

 

Chacun fait bien ce qu’il peut, à sa façon, pour creuser ou non les choses impalpables. Un sourire apaisé frissonna sur sa bouche interdite.

Sa langue soudain claqua :

 

-  Vous êtes formidables !

 

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Images dans l’ordre :

Vassily Kandinsky - Carrés et cercles concentriques 1913

Paul Klee - Senecio 1922

Alexej von Jawlensky - Tête de femme «Méduse» lumière et Ombre 1923

 

 


15/03/2018
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Paysage(s): la ronde de janvier 2018

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La ronde, un sujet commun, sur lequel chacun s'exprime et publie chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde.

 

Le thème de notre notre ronde, ce mois-ci, est  paysage(s)...

 

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
chez Dominique H. :
 

 

 
J'ai donc l'honneur, le privilège, le grand plaisir d'accueillir Giovanni et ses paysages d'Italie...
 
 
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Giovanni Merloni, Paysage en voyage, 2018

 
 
 

Quy a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ?

 

Qu’il soit grand ou petit, beau ou laid, un paysage reviendra toujours à ce que nous saurons en dire et raconter. En fin de compte, sa description sera aussi importante que son essence.

D’ailleurs, la richesse de la description d’un paysage — s’échouant inévitablement sur un jugement subjectif et personnel qui devra forcément se confronter avec des jugements collectifs basés sur un ensemble de critères codifiés par la culture dominante — est aussi importante que la richesse du paysage même.

Donc, pour être en mesure d’apprécier un paysage, il faut savoir en parler, d’abord intérieurement, avec nous-mêmes. Le paysage se présente en fait devant nous comme un plat dont on est appelé à reconnaître les ingrédients et deviner les saveurs même avant de porter la fourchette à la bouche.

Cependant, chaque fois que nous nous aventurons dans le monde qui nous entoure, nous risquons de cogner contre l’émotion tout à fait inattendue d’un paysage changé, ou d’un paysage nouveau qui se présente à nos yeux sous une apparence inquiétante ou même embarrassante sinon carrément effrayante…

Heureusement, la culture de chaque pays vient au secours de ses citoyens en leur proposant une méthode bien expérimentée pour se défendre par exemple du choc d’une banlieue désolante ou détruite ou à l’opposé pour fixer dans la mémoire la soudaine beauté d’une vallée entourée de montagnes ou alors l’éclat d’une falaise se précipitant abruptement sur la mer…

Dans le jugement de chaque paysage est toujours présente l’idée d’une hiérarchie qui descend de « magnifique », « beau » ou « agréable » jusqu’à « désagréable » :

— Le panorama de la vallée de Cortina d’Ampezzo depuis la route descendant du pas Falzarego, aurait susurré mon père, est d’une beauté qui enlève le souffle !

— Lorsque je me suis accoudée pour la première fois sur le paysage du lungotevere depuis l’atelier d’un ami peintre rue Sant’Onofrio sur les flancs du Gianicolo, dit un jour Marina, une de mes camarades de l’université. D’en haut de cette fenêtre, j’ai eu la vive sensation d’être frappée par un poing sur l’estomac !

— Au couchant, après la pluie, m’écrivit un ami qui voulait m’inviter à Paris, la Tour Eiffel s’est détachée soudainement contre le ciel, avant de se rapprocher de moi, telle une dame élégante au sourire plein de promesses…

Chaque paysage s’enrichit au fur et à mesure de notre observation attentive, ou alors il s’appauvrit si notre regard paresseux devient distrait… Pourtant — en dépit des changements qui s’y produisent imperceptiblement et sans cesse —, ce paysage demeure toujours, indifférent à notre passage, dans une hypothèse d’éternité… tout en étant prêt à harceler notre âme sensible et fantaisiste.

Tandis que je le traverse, le paysage change continuellement autour de moi. C’est un paysage inoubliable, ce que je vois couler derrière la fenêtre d’une ambulance tout comme celui que j’observe dans un tableau de Mario Sironi ou depuis la tour des Asinelli à Bologne.

Pendant cette traversée infinie, il ne faut pas négliger le « syndrome de Stendhal » dont je pourrais être saisi en observant la montée de la marée qu’en quelques minutes transforme Mont Saint-Michel en île…

Je découvre alors qu’un paysage s’adapte très bien à la taille et aux couleurs figées d’une carte postale, et qu’il peut assumer aussi la force menaçante d’une intempérie !

Sinon, il serait intéressant d’évaluer en quelle mesure les transformations apportées au paysage par le travail de l’homme contribuent à la beauté du paysage même.

Pendant une inoubliable journée sur la côte d’Amalfi, un ami de mon père — qui avait écrit le sujet et le scénario d’un film célèbre avec Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida (1) — scandalisa tout le monde avec une phrase péremptoire que personne n’osait partager.

« Qu’y a-t-il de beau en une montagne empruntant sa forme à la pluie, au vent et à la neige ? avait-il crié. Un paysage nu et sauvage, où l’on ne peut pas identifier la trace de la main de l’homme, ne m’intéresse pas du tout ! J’aime au contraire la nature maîtrisée par le génie des hommes ! Amalfi et sa casbah inextricable valent mille fois mieux qu’un promontoire inaccessible, à pic dans l’eau ! »

Il s’agissait bien sûr d’une provocation. Quel paysage demeure intègre dans sa forme originelle ? Quel paysage sortira indemne de la manipulation — bénéfique ou maléfique — d’êtres humains seuls ou associés ?

Pour conclure, en parlant de paysage (et de paysages) il est presque inévitable qu’on sorte du thème et du paysage même avec la conscience de ne jamais être à la hauteur de la tâche d’en décrire les contours ou les couleurs… Parce que le paysage est la vie même : le paysage de tous les jours c’est la vie au jour le jour, tandis que celui que nous voyons pour la première fois pendant des vacances heureuses c’est un paysage extraordinaire qui ne nous appartiendra jamais….

En octobre 2000, ma femme vint me récupérer après un séjour de presque dix jours dans une clinique romaine où j’avais assisté à bien de souffrances ainsi qu’aux petites joies que peuvent déclencher l’envie de vivre et la solidarité humaines. En peu de temps, on s’habitue à ces quatre murs et l’on s’affectionne même à cette étrange communauté où le sourire est la seule arme pour survivre… et l’on oublie qu’au-delà du grand escalier et du hall d’en bas (dont nous gardons le vague souvenir d’un froid sinistre), une banlieue laide et anonyme se réjouit de son indifférence, tel un immense terrain vague…

Toujours est-il que lorsque la voiture se mit à courir, en cette matinée de soleil et de brise légère, je découvris dans la lumière nette qui caressait les maisons et les arbres se détachant contre le ciel la quintessence de la beauté ! Une beauté qui venait à ma rencontre comme une gifle affectueuse ou un cadeau.

 

Giovanni Merloni

 

(1) Ettore Maria Margadonna : « Pain, Amour et Fantaisie » (1953)


15/01/2018
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