à l'envi

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La Ronde


La ronde de juin 2013 : Hôtel(s)

 

 

HÔTEL CALIFLOWER

 

 

http://louisevs.blog.lemonde.fr/files/2013/06/chateau.jpg

 

La route, interminable, est une bande magnétique qui défile sous les faisceaux louches des phares.

Depuis longtemps la lumière a fui.

La Mustang décapotée tranche dans le noir absolu d’une nuit sans lune.

Tout autour, le désert silencieux se retient.

Le vent chaud empèse les cheveux d’une fragrance lourde à l’odeur équivoque et entêtante.

De la radio, la roque Janis racole « O Lord, won’t you buy me a Mercedes Benz… ».

Les yeux brûlent, la tête est lourde de tant d’images récurrentes ; au bout de la route, enfin, une lueur — comme un plasma.

Il faut que je m’arrête pour la nuit — elle est là, qui m’attend sur le Seuil.

 

Je m’engouffre à travers la spirale de la porte, j’accepte l’aventure, je me perds dans les volutes de son parfum, quitte la réalité de la rue, et la suis qui me montre le chemin.

A l’intérieur, à toute allure — tout est leurre. Les pas s’enfoncent dans la moquette, les lumières tamisées, les plafonds bas, à l’oreille un murmure feutré de bienvenue comme un disque rayé, comme un disque rayé.

Nous marchons dans des couloirs sans fin ; aux murs des portraits déjà vus nous suivent du regard ; aux oreilles le même murmure de bienvenue des mêmes murs.

Des lumières rouges clignotent le long de notre descente et la chaleur se fait plus épaisse.

Arrivés à nos faims, elle ouvre en grand les portes de la perception.

Dans la salle de bal, la party bat son plein — boa, colifichets, colliers de perles sur seins nus et chanteur mort reconnaissant.

Le champagne coule à flot d’une cascade où s’ébattent des flamands roses.

Des lustres de diamants renvoient des arcs en ciel de lumière entre lesquels je la suis qui fraye notre chemin au milieu de couples qui dansent, lascifs. Des regards flous me toisent et glissent  — soudain je lance : « Garçon !…». Il se retourne, m’apporte un verre de vin noir et me dit : « Millésime 69, c’est notre dernière bouteille, que nous gardions depuis longtemps pour vous. »

La cuisse, lourde et ambrée, m’emplit le palais de soie.

En ce meilleur des mondes, la chouette éternue enfin quand passe le clochard céleste.

Dans un coin, le souvenir danse avec l’oubli.

 

Elle me tire par le bras quand, dans les miroirs, le reflet des visages s’estompe.

Chaque porte qu’elle ouvre donne sur un mur.

Le Seuil n’a plus d’issue.

Je me retourne vers elle qui s’évapore en fumée, me laissant seul dans un dédale de fleurs fanées.

La lumière crue m’aveugle et je tends les bras vers les murs pour me guider.

Mes mains s’enfoncent dans les parois couvertes d’algues acides qui s’introduisent entre mes doigts.

Les évaginations de la moquette s’enroulent autour de mes mollets et ralentissent ma fuite.

Au fond d’un couloir je vois un enfant qui joue sur un tas d’immondes chiffons sales où il puise, de ses petits bras, des lambeaux qu’il lit, un à un. J’avance péniblement vers lui – plus je m’enfonce plus il s’éloigne.

Alors je crie de toutes mes forces pour lui demander où se situe la sortie — je veux revenir au bord du Seuil d’où je suis venu — de m’attendre, garder mon souvenir au moins…

Mon cri est un murmure et la voix me souffle qu’il est vain de l’atteindre, de l’attendre — que je peux régler ma note mais ne pourrai jamais sortir.

 

Quotiriens, 15 juin 2013


09/02/2017
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La ronde de décembre 2013 : Regard(s)

Victoire! Je retire mon regard…

 

...Là vous dis-je! Enfin, regardez donc...regardez... Oh ne vous attendez pas à une ampliation colossale, bien sûr, mais ce frétillement de la crête, ce bombement à peine perceptible, Joachim, cette convexité qui me donne le frisson... La pierre vit, la montagne respire, expire, sa masse roulée est un muscle bandé qui ne demande qu’à se détendre brusquement et alors, gare à ceux qui se trouveraient sur sa trajectoire. Le magma sous-jacent, ne le sentez-vous pas Joachim? A trop la regarder, je vois ses borborygmes, je devine ses digestions triasiques. Des hordes de dinosaures sommeillent en ses flancs. La terre du Cengle est gorgée de leur sang, de leurs os. Elle respire vous dis-je... Il vous faut regarder, inlassablement, aux aguets, avec acuité. Son dos est un miroir où glissent les nuages. La lumière changeante en fait un kaléidoscope gigantesque, mais ne vous laissez pas berner par son mimétisme.

De loin, toujours, la toiser et sentir la force tellurique de la vague figée dans sa poussée. Y ajouter le poids de l'air qui nous sépare d'elle, les embruns de feu, le mouvement des feuilles dans le vent comme les algues sous le flux.

 

 

Sans cesse, revenez sur le motif, posez votre regard sur les stigmates de la surrection, les rides intemporelles que détaille Marion dans son jargon scientifique. La poussée millimétrique vers le ciel, la voyez-vous, enfin? Notre regard nous trompe, il croise une ombre, glisse sur la carcasse inerte, le temps d'un coup d’œil distrait.
 
 

Sans cesse, revenez sur le motif, posez votre regard sur les stigmates de la surrection, les rides intemporelles que détaille Marion dans son jargon scientifique. La poussée millimétrique vers le ciel, la voyez-vous, enfin? Notre regard nous trompe, il croise une ombre, glisse sur la carcasse inerte, le temps d'un coup d’œil distrait.

 

 

 

Elle semble là, depuis toujours, inchangée, immuable dans son apparente immobilité de vieille montagne placide. Mais si vous la traquez sans cesse, elle se révèlera. Les plis sous tension, la dynamique d’ensevelissement, la menace Joachim. La menace... voilà ce qui fascine, et glace.  Ne vous aventurez pas trop près vous dis-je. Elle vous engloutirait. A marcher sur ses flancs, vous sentiriez la puissance ascendante vous soulever,
 

Elle semble là, depuis toujours, inchangée, immuable dans son apparente immobilité de vieille montagne placide. Mais si vous la traquez sans cesse, elle se révèlera. Les plis sous tension, la dynamique d’ensevelissement, la menace Joachim. La menace... voilà ce qui fascine, et glace. Ne vous aventurez pas trop près vous dis-je. Elle vous engloutirait. A marcher sur ses flancs, vous sentiriez la puissance ascendante vous soulever,

 

 

 

jusqu’à vous submerger.

 

 

jusqu’à vous submerger.

 

 

Car elle seule a raison et raison d'être, depuis bien avant et jusqu'à bien après notre éphémère passage. Laissez-moi maintenant, je vous prie. Nous avons, elle et moi, rendez-vous ce matin encore. Le temps fraîchit et j’ai des frissons depuis hier soir. Cette toux qui m’épuise, cette fièvre qui m’éteint. Mais las! elle sera là, triomphante dans sa divine présence à narguer mon regard. Je m’attelle à percer le secret de ses flancs, oublier mon regard et sentir la matière, dussè-je y laisser mon âme et ma vie…

 

 

 

Car elle seule a raison et raison d'être, depuis bien avant et jusqu'à bien après notre éphémère passage. Laissez-moi maintenant, je vous prie. Nous avons, elle et moi, rendez-vous ce matin encore. Le temps fraîchit et j’ai des frissons depuis hier soir. Cette toux qui m’épuise, cette fièvre qui m’éteint. Mais las! elle sera là, triomphante dans sa divine présence à narguer mon regard. Je m’attelle à percer le secret de ses flancs, oublier mon regard et sentir la matière, dussè-je y laisser mon âme et ma vie…

 

 

 

 Merci à Hélène pour le <a href="http://www.jdarriulat.net/Essais/CezanneReal/CezanneRealisme.html">"lien"</a>  révélateur, crédit photographique des planches 3 et 4 à <a href="http://comdesimages.com/portfolio/la-montagne-sainte-victoire/">"Benjamin"</a> .

 

 

Merci à Hélène pour le <a href="http://www.jdarriulat.net/Essais/CezanneReal/CezanneRealisme.html">"lien"</a photographique des planches 3 et 4 à <a href="http://comdesimages.com/portfolio/la-montagne-sainte-victoire/">"Benjamin"</a

 

Quotiriens, le 15 décembre 2013


05/02/2017
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La ronde de janvier 2017 : aube

 

 

 

 ronde.jpg

 

 

 

 

 

La ronde, un sujet commun, sur lequel tu t'exprimes et publies chez un(e) autre qui publie chez le suivant jusqu'à boucler la ronde.

 

Le thème de notre vingtième ronde, ce mois-ci, est aube.

 

 

J'ai le plaisir de recevoir Dominique Hasselmann et la chance d'écrire sur le blog Promenades en ailleurs.

 

Merci Marie-Christine pour votre accueil et soyez la bienvenue dans notre ronde!

 

Ainsi va la ronde aujourd'hui,

 

 Franck (à l'envi)
chez Marie-Christine
chez Guy
chez Jacques
chez Elise
chez Noël
etc.
 
 

 De quelques aubes

 

1ère communion DH_JH.jpg

 


Aube, abri astringent de la nuit qui, quotidiennement à l’heure où les lions vont boire, écoute l’aubade jouée en son honneur, au Point du jour (un livre d’André Breton dont la fille porte le même regard que celui des « Grands Transparents ») et ouverture sur La pointe courte chez Agnès Varda, éclair inassouvi et fulgurant, cela ne s’appelle pas encore l’aurore, l’aube se porte aussi pour la première communion avec missel à tranche dorée, papier bible (forcément) et signet comme plus tard dans un livre de la Pléiade, et la montre Lip à remontoir offerte en cadeau laïque, puis les pales des moulins à eau comme des hélicoptères sans rotors bruyants, l’eau de l’aube s’écoule ainsi avec ses trois acceptions dans le Petit Robert où les pages tournent toutes seules, les mots s’enfilent puis s’envolent des colonnes, ils se moquent de l’ordonnancement alphabétique ou météorologique ou astronomique ou aérodynamique, ils planent comme des mouettes vers l’embouchure qui mène à la mer, là où la marée efface sur le sable les pas des amants égarés, où les certitudes sont balayées ou dispersées par le vent du large, où les voiliers affrontent l’inconnu et l’imprévu, où les monstres marins rôdent et se parlent en langage inouï, où l’univers se reflète dans les vagues soudain fixes – une photo Instagram les saisit et les transforme dans leur mouvement interrompu à l’instar d’Usain Bolt franchissant toujours en vainqueur les lignes d’arrivée sur la cendrée des stades – mais où le soleil n’a pas rendez-vous avec la lune ni la pluie avec le parapluie ni le souffle avec la trompette bouchée : l’aube est secrète, se lève tôt et puis disparaît pour des occupations ni affichées ni fichées, elle sait qu’elle doit revenir le lendemain matin, elle programme son réveil tous les soirs, déploie ensuite sa cape enveloppante et de conception immaculée, rassemble tous les travailleurs et leur donne enfin les consignes et les conseils : « Courage, demain sera un autre jour ! »

texte : Dominique Hasselmann

photo : Jules Hasselmann


15/01/2017
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La ronde de novembre 2016

 

La banquette arrière (La ronde de novembre 2016)

 

 ronde.jpg

 

 

La ronde, un texte part chez un autre qui envoie son texte chez le suivant jusqu'à boucler la ronde. Le texte a un sujet commun, aujourd'hui le même incipit: "Il était cinq heures du soir."

 

J'ai le grand plaisir, la joie, de recevoir Dominique à qui je tends la main alors que Noël prend la mienne. Merci Noël!

 

et roule la ronde...

 

 
chez Noël http://cluster015.ovh.net/~talipo/?m=201611
 
 
 
 
 
 
 
 
 
chez à l'envi ...
 
 
La banquette arrière
Texte et photos de DA

 1-la Saône à Allériot.jpg

"la Saône à Allériot (71)"

 

 

Il était cinq heures du soir, ou à peu près. Le soleil était encore haut. Fatigué ou ébloui, j’ai cru un instant que ce serait la voiture qui allait me ramener

toute seule à la maison, mais ça s’est passé autrement. Une fois à l’intérieur j’ai réajusté le siège, les rétroviseurs, actionné le démarreur, et j’ai quitté la

plaine chalonnaise en direction de Paris par l’ancienne nationale 6. Il faisait beau, le thermomètre indiquait une température extérieure de 32 °C. Dans

ces conditions, éviter l’autoroute sera une façon agréable de faire durer la journée et ses plaisirs tout en restant au plus près de l’évolution du paysage.

Et puis quand on conduit sur une route où la vitesse est douce, l’imagination peut donner de la gîte, de grands coups de volant, tourner la tête, freiner

brusquement, réaccélérer, perdre les pédales. Toutes vitres ouvertes, et même à une allure conventionnelle, les idées sombres ou les regrets sont

proprement éjectés de l’habitacle. Captif, certes. Dans une bulle, sans doute.

Mais l’esprit libre. De fait j’ai roulé sans un seul arrêt, avec la rigueur et la constance d’un pilote de ligne et dans la soute trois fois rien, mon monde.

Dès qu’on a quitté la Saône, des panneaux routiers indiquent les noms prestigieux des crus disposés en semblables parcelles géométriques : Mercurey,

 

Montrachet, Meursault (on pense à Camus). Noms inutiles et impuissants en l’occurrence à noyer quoi que ce soit. Viennent les lacets de la côte de la

 

Rochepot. Je me suis rendu compte, une fois arrivé en haut, que cette grimpée signifiait la rupture définitive avec le midi de la France. L’idée m’avait

 

parfois effleuré en prenant l’autoroute, mais ce jour-là pour la première fois je l’ai vécue de plain-pied, et pour ainsi dire de vive voix. En fait, lorsqu’on

 

arrive de la Méditerranée, en s’en tenant uniquement à la végétation cette limite se situerait plutôt aux environs d’Orange, et par une belle journée d’été

 

il est possible de ne la ressentir qu’à la confluence de la Saône et du Rhône. Mais une fois cette côte franchie, cette montagne, une fois passé l’Auxois, la

 

géographie change du tout au tout. Arnay- le-Duc, et surtout Saulieu, ancré dans le Morvan, ne font plus illusion. Dès lors le panneau indiquant avec

 

une élégance publicitaire la « ligne de partage des eaux » est un accessoire, un détail touristique, même s’il est possible de lui trouver quelque intérêt

 

lorsqu’on voyage avec des enfants. La route nationale décline ses motifs dans une gamme allant des plus anciens à ceux plus nombreux qui nous sont

 

contemporains, ceux-ci pouvant masquer ceux-là. Parmi les publicités murales, la signalétique Michelin et autres restaurants gastronomiques, l’un de

 

ceux qui ont traversé les époques avec constance, pour une simple raison pratique, est la station-essence, garage ou station-service. Une fois l’image

 

assimilée, il est difficile de l’oublier car ces stations se succèdent à une fréquence impressionnante, tous les 10 km à peu près, même en rase campagne.

 

Cette période donne le tournis, à la mesure de la fréquentation de la route dans les années 60, avant l’ouverture progressive des tronçons d’autoroute. Il

 

est aussi, sûrement, symptomatique de la consommation de carburant ; l’essence était saturée de plomb pour mieux rouler des mécaniques, et l’on se

 

dit que les berges, non dépolluées, devraient être classées en zone Seveso. On pense à ça les belles journées d’été, le soleil diminuant aux trois quarts

 

gauche, avec ses rayons réfléchis par les lunettes de soleil comme sur la pochette d’un disque de rock and roll, ou comme dans un film de Melville.

Les stations rencontrées ne sont pas toutes fonctionnelles, seules quelques unes remplissent encore les réservoirs. La plupart, amputées de leurs

 

pompes, ont été reconverties en boutiques de meubles, de fringues, de bricolage ou de gadgets (j’ai même vu un sex-shop du côté d’Avallon, on imagine

 

le glissement sémantique), en habitations, en remises, en entrepôts. Certaines sont à l’abandon, plus ou moins délabrées, parfois ne restent que des

 

ruines, le parallélépipède de parpaings et de béton vide, tagué, avec son terre-plein caractéristique aux deux accès en biais, l’un pour y entrer et l’autre

 

pour en sortir. Quelquefois, dans une ligne droite, un virage ou à l’entrée d’une ville, devant une suite de pavillons ou une série d’immeubles en retrait

 

de la route, une anomalie : deux petites virgules de macadam qui ne mènent plus à rien, ou à un tas de déchets. Ce sont les ultimes témoins fossiles

 

d’une civilisation disparue.

J’ai croisé des Frégates, des Chrysler et des 4L. Un peu plus loin une Ami 8, une 203, une Ford Mustang (ou peut-être une Facel Vega?) Il doit y avoir

 

des fans des années routières qui se retrouvent, polo Lacoste et jupe plissée, pour célébrer la belle époque au volant de véhicules idoines, version soft

 

des bikers sur la route 66, en écoutant Johnny Halliday et Claude François pour les plus jeunes d’entre eux. On s’y croirait, pour tout dire. Manquent

 

juste les platanes qui pimentaient naguère la conduite de leur rythme frénétique, à l’unisson du jazz de l’autoradio. Ils ont été pour la plupart abattus,

 

comme s’ils avaient été les meurtriers de ceux qui leur fonçaient dessus à 160 km/h. Les clubmen en mocassins ont leur temple vintage, c’est la station-

 

essence-restaurée-à- l’identique. J’en ai vu deux ou trois, peintes de frais. La première m’est apparue de façon très spectaculaire, cinématographique, à

 

Bel-Air près de la Rochepot. Elle m’a rappelé instantanément la Plymouth d’Alain Delon dans Le cercle rouge, sa moustache et son imperméable. Dans

 

la seconde qui suit, me sont revenus en tête les cadeaux que faisaient les pétroliers aux enfants de leurs clients au fur et à mesure des points engrangés

 

quand on faisait le plein du réservoir. Comme la queue de tigre Esso (à nouer sous le rétroviseur) et les petites voitures Shell (sur la plage arrière). En

 

particulier je me suis souvenu d’une bouée Fina avec laquelle j’avais failli me noyer, paraît-il, dans la baie de Sitges à l’été 1969. Si j’ai oublié les détails

 

de l’évènement, je me souviens encore de la texture du plastique gonflé et de son odeur moderne, impeccable.

Par ricochet, cela m’a rappelé celle de ma mère, qui ne se parfumait pas, celle de mon père, qui ne se parfumait pas non plus, et aussi celle de la voiture,

 

de son tableau de bord, de ses tapis, de ses coussins, de son ventre.

A l’abord de Sens, le folklore s’évapore car c’est déjà presque la région parisienne. Les premières tours délabrées sur les hauteurs de Montereau-Fault-

 

Yonne, visibles depuis plusieurs kilomètres, sont les phares signalant l’entrée dans le dur. La nationale est rentrée dans le rang, à partir d’ici il est

 

nécessaire de faire un effort pour s’adapter à un trafic plus dense. Ce n’est pas non plus insurmontable, à condition de remonter les vitres. D’ailleurs

 

l’air avait fraîchi. J’ai dû couper le contact vers minuit, la route restant à faire jusqu’à mon lit était sûre, courte et bien balisée.

 

J’ai préféré rester dormir sur la banquette arrière.

 

 

2-stucs-Chalon.jpg

 

"ancien atelier de stuc Benoît, Chalon-sur-Saône (71)"


20/11/2016
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Dérangements - La Ronde de Septembre

15 Septembre, voici venu le temps de la ronde, un blogueur écrit sur un thème commun chez une autre qui écrit chez un/e autre, ainsi de suite jusqu'à boucler la boucle. Le thème aujourd'hui est : ouvrage(s).

 

J'ai le bonheur de recevoir Hélène (et Louise) alors que je me produis chez Guy que je remercie de bien vouloir m'héberger.

 

Ainsi, de à l'envi (ex quotiriens) http://alenvi.blog4ever.com/articles

 

 

 

 

chez jfrisch (ex un promeneur) https://jfrisch.wordpress.com/

 

 

 

qui nous propose : Dérangements
 
 

Louise 1.jpg

 

Louise Bourgeois.  Nous nous sommes croisées, elle et moi, des Tuileries à Tokyo, et jusqu'à Bilbao sur les parvis et dans les salles des musées. J''ai suivi pas à pas l'essaimage de ses araignées, poursuivie par leurs œufs en résille qui sont comme des yeux. A Bilbao, je l'ai vue sourire, assise sur une chaise électrique, j'ai visité ses chambres pourvues de guillotine, et regardé passer des passants dé-rangés comme je l'étais.

 

Louise 2.jpg

 

Parce qu’elle dé-range, Louise, disant au travers de son œuvre ce qui ne se dit pas, bousculant l’ordre qui rassure, vous poussant dans les retranchements les plus inattendus, chassant le convenu. Je me suis souvenue de tous ces portraits d'elle, austère ou malicieuse, entourée de phallus de marbre ou de bronze, vêtue le plus souvent d'un sage chemisier blanc, cols à jours, dentelles ou plissés, comme une jeune fille rangée — quand elle n'était pas en tenue de travail. Instrumentalisant le photographe pour faire de ce jeu auquel elle se prêtait semble-t-il volontiers, comme un continuum de son œuvre, faisant du tout un vaste autoportrait qu'elle eût ou non appuyé sur le déclencheur.

Et puis, ce mois d'août-ci, je me suis plongée dans un récit, comme on plonge dans une piscine en alignant les longueurs, pour à la fois s’abstraire (oublier ?) et se concentrer sur les causes de tous les dé-rangements. Ce récit est celui d'une rencontre à New-York, en 1982,  Louise Bourgeois face à face par Xavier Girard.

 

Louise 3.jpg

 

Quelques rendez-vous, en quelques jours, dont l'un fut consacré à la réalisation d'un masque de plâtre, sur une proposition imprévue de l’artiste qui aime surprendre. Un masque, une empreinte, sur le vif. L'historien de l'art, qui est aussi conservateur et plasticien, s'est fait alors modèle. Les yeux forcément clos, et la bouche ouverte aspirant par goulées l'air indispensable à la survie, le temps nécessaire à la prise du plâtre. 

Une incroyable expérience durcie dans la fragilité du plâtre, lovée dans la mémoire, et dont Xavier Girard dit la trace dans le livre, mais aussi dans ses productions récentes : corps, visages et gueules, bestiaire humain en désarticulés et ré-articulés qui semblent faire écho à la parole de Louise :  Certains artistes s'obstinent à réduire tout en un, ils rêvent d'un monde d'une seule pièce, inarticulé, sans contradiction, sans couture, c'est affreux. (Je souligne).

Ce face à face est au cœur du récit et de la rencontre dont sont narrés aussi les prémisses et les adieux. 

 

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photo de Xavier Girard : Masque et bergamesques
 
D'emblée, Louise  affiche la couleur dans son antre de Brooklyn. Je ne fais pas une sculpture de femme, dit-elle. Pour moi, tout était dit. Le culot d'un petit bout de femme qui a accompagné le siècle, fait de ses blessures (la famille, l'exil comme un fuite, la dépression) une œuvre d'art. Sublime sublimation, dont un très récent article dit, au siècle d'après, la disparition. «La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. » (Anne Dufourmantelle, La fin du sublime ? (Liberation, 9 septembre 2016). Quel culot en effet, quelle obstination :  cette femme, d'un âge avancé, portant sous le bras un phallus sculpté, ou émergeant, comme la petite Poucette, sur une fleur de nénuphar dont les pétales seraient encore des sexes masculins. Tout cela à l'heure où les femmes intègrent le bâillon et en portent le masque. Incroyable Louise, toutes les Louise, mères ou filles, mais aussi, Simone ou Marguerite qui n'avaient rien de rangé. Si loin du convenu. Et que l’on aurait tort de faire entrer dans la catégorie «art féministe».

Le sexe, la mort, l'effroi, la pression du groupe, le sort des femmes, «l'antagonisme persistant» entre hommes et femmes, jeunes et vieux, Noirs et Blancs, le licite et l'interdit, la réparation des fautes et la peur de l'effondrement, toutes les «situations affectives de base de la vie», comme disait Robert, la solitude, le couple, la maternité, le sexe, l'inconscient, la mort et la destruction sont des sujets bien assez obsédants pour ne pas voir à en inventer d'autres. [...]  J'oubliais : la fragilité, la fragilité extrême des vivants. écrit Xavier Girard, rapportant la parole de LouiseAvant d’ajouter : Et, comment dire ? Une pointe de malice narquoise. L'humour de Louise Bourgeois et la goguenardise de celle à qui on ne la fait pas. 

Et puis, comme un adieu, à l'heure du départ, l’auteur fait une visite aux musiciens du Caravage, et c’est la mise en correspondance inattendue de l’une et de l'autre, quand il fallut quitter le paysage de New-York en cette fin 1982 (paysage dont il est aussi largement question dans ce face à face). Rentrayer les lieux et le temps, rentrayer les rôles :  l'artiste, les artistes, l'historien, le voyageur, l’écrivain, le modèle. Mais aussi les «regardeurs» et les lecteurs que nous sommes. Rentrayer chaînes et trames pour restaurer le temps comme Louise, experte aussi, en ouvrage de dames.

 Je me souviens de la fée couturière, (Bourgeois, 1963) cette masse de bronze comme un pendule suspendu qui disait le mouvement du monde dans un passage du musée de Bilbao. Du bronze peint en blanc, blanc comme comme plâtre.
 
 

15/09/2016
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